La vi(ll)e belle

Marion Desclaux | 27 may 2020

Il a fallu une crise planétaire pour entendre les soignants qui sont en grève depuis un an. Mais quid des livreurs, transporteurs, qui acheminent tout le matériel et les denrées nécessaires ? Quid de ceux qui produisent ce qui nous permet de nous nourrir chaque jour, comme les agriculteurs ? Quid de ceux qui traitent nos déchets, afin que nous vivions dans un environnement propre ?

(illustrations par Denis Pellerin)

Ils sont […] la majorité de la population active ! Tous les discours optimistes du télétravail ne ne les concernent pas…

Ces invisibles parce qu’invisibles déjà d’habitude, ils sont ceux qui sont aux premières loges du soin du vivant, et pâtissent pourtant le plus d’un système qui contraint le vivant jusqu’à les faire plier eux-mêmes. Ils sont aussi la majorité de la population active ! Tous les discours optimistes du télétravail ne les concernent pas…

Parce qu’un.e designer chez User Studio ne peut jamais se satisfaire du statu quo, voilà un scénario fictif (mais pas si fictif que ça) que nous avons imaginé et présenté au MAIF Startup Club, qui propose une alternative crédible et souhaitable qui rendrait peut-être le quotidien de ces professionnels de terrain un peu plus habitable, un peu plus désirable :


Je m'appelle Sylvie. Je ne prends plus le TGV chaque semaine pour traverser la France. Je ne vois plus défiler le paysage. Je n’ai plus ces moments de grand calme et de déconnexion qui me permettaient une extrême concentration.

Mais je vois, lentement, depuis ma fenêtre, l’arbre prendre ses feuilles de printemps, et j’apprécie reconnaître les oiseaux qui pépient tout autour. Mon appartement n’est plus cet endroit où nous passions moins de 72 heures par semaine. Je connais maintenant chaque maison et chaque rue de mon quartier, chaque commerçant, et mes voisins, aussi. Le facteur me reconnaît, maintenant. Un peu comme quand j’étais enfant, dans mon village.

Je vois aussi les routes de ma ville se transformer en fonction aux allers et venues des différents services, autrefois invisibles. Par exemple, quand le camion-poubelle passe, il laisse une belle trace bleutée, dans un motif en zigzag, pour signifier à nous tous qu’il est passé, ce matin, à 5h04, et que grâce au travail des éboueurs, la ville est belle et propre. Ce matin, je reconnais d’ailleurs la pastille bleue qui signifie qu’ils ont laissé un message à notre adresse, nous les habitants, au bas de l’immeuble. Je regarde mon téléphone : « Hello le 103 rue Jean Jaurès, quand les poubelles débordent, pas besoin d’en rajouter, patientez jusqu’à notre prochain passage, nous passons tous les deux jours ! Sinon, pensez aussi au vrac pour réduire vos déchets :) À après-demain ! Jean-Luc et Ahmed. » 
Je les remercie par message interposé. C’est chouette de savoir qui sont les personnes qui nous rendent la vi(ll)e belle chaque jour.

Le lundi matin, mon compagnon fait l’école à la maison pour notre fille et pour son petit groupe d'enfants. Chaque parent qui l’a souhaité se relaie volontiers, et contribue ainsi à des enseignements diversifiés : le programme est en effet laissé libre afin que chacun puisse partager ses connaissances en fonction de ses expériences professionnelles et personnelles. Plus personne n’est vraiment sachant, seulement porteur d’un témoignage qui permet aux enfants de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, et ainsi d’imaginer à loisir le monde dans lequel ils souhaitent vivre demain. L’après-midi, les enfants retournent à l’école, en groupes plus petits. C’est chouette, ce suivi rapproché. En tous cas, notre petite Olga apprécie.

Il m’arrive quant à moi de donner un coup de main à l’exploitation agricole en périphérie de la ville. J’ai été formée pour aider, et en échange de mon temps, je bénéficie d’un panier de fruits et légumes chaque semaine. J’ai mis à profit mon savoir-faire de designer pour les aider à repenser leur expérience de commande et de livraison. Il nous arrive aussi d’aider à l’hôpital d’à côté — cela fonctionne sur un modèle inspiré de celui des réservistes.

Ces missions d’utilité publique sont devenues la responsabilité de chacun d’entre nous. Parce qu’elles sont éprouvantes, le fonctionnement en relai fait soupape, et porté à plusieurs, cet effort devient moins lourd pour chacun.

Ces anciennes économies — la santé, l’agriculture, l’éducation, les services publics — n’en sont plus. La logique financière ne pouvait s’appliquer à ces domaines. Et l’effort collectif et individuel a permis de s’en détacher. Si nous avons ce temps, c’est que l’activité économique s’est ralentie. Mon boulot de consultant reste présent, pour aider les entreprises à se réinventer dans cette transition. Quelles sont les activités essentielles sur lesquelles elles peuvent ou doivent se positionner au regard de leurs actifs ? Mais deux jours par semaine suffisent.

Dans ce contexte, mes revenus s’en sont évidemment trouvés réduits. Cela dit, je ne sais pas ce que vaudra cette monnaie dans quelques années, et de toutes façons mes dépenses se sont réduites aussi : je ne me déplace plus qu’à pieds ou à vélo — vélo qui me permet d’ailleurs d’arborer fièrement les couleurs des services auxquels je contribue — je ne dépense plus tellement d’argent dans l’alimentation. Et j’ai ainsi reconnecté avec l’essentiel : cuisiner, marcher, dessiner, se retrouver en famille — autant d’activités qui ne coûtent pas grand chose, mais qui nous coûtaient chères alors, parce que nous n’avions pas le temps. Alors nous payions pour bien manger, nous payions pour bénéficier d’espaces de sport, poumon en plein cœur de ville, ou encore pour retrouver la nature en traversant le monde.

Par ce scénario, nous ne plaidons pas pour un modèle altermondialiste, décroissant, comme on pourrait dans l'entendre dans un certain nombre de discours à la mode. Mais plutôt pour une forme de répartition de l’effort, et pour un partage des réalités professionnelles, une forme d’impôt plus engageant, qui rétablisse a minima l’équilibre des imaginaires collectifs. Et vous, à quelle activité seriez-vous prêt à contribuer chaque semaine ?

Les images qui nous ont inspirés :

La forêt devant l’Hôtel de Ville, Paris, APUR
Le tarmac de Vilnius transformé en cinéma drive-in
Le “Silent monitor”, de Robert Owen, pour contrôler la qualité de la production, 1785-1825
Les soignants de l’hôpital de San Diego qui remettent un visage derrière les masques pour rassurer les patients
Le parc Dolores à San Francisco, à l’ère de la distanciation sociale
Les masques tricotés de l’Islandaise Yurari, véritables véhicules d’émotions
Les chapeaux des élèves chinois pour assurer la distanciation sociale
Les “hanko”, tampons japonais qui ont ralenti le passage au télatravail des japonais